Sous-investissement chronique

Sous-investissement chronique

Le GEM Agoratypique bénéficie d'un financement de l'ARS de 78 000 euros par an depuis 2022, porté à 95 209 euros depuis 2026. L'essentiel de cet argent n'a jamais bénéficié aux personnes autistes qu'il était censé servir. Plus de 150 000 euros d'excédents ont été accumulés puis reversés à l'ARS, faute d'investissement de la part de l'organisme co-gestionnaire. Pendant ce temps, le GEM fonctionnait sans local propre, sans budget accessible, et parfois sans animateur — porté à bout de bras par des bénévoles autistes qui n'avaient accès à aucun des fonds pourtant alloués à leur structure.

Un financement conséquent, des bénéficiaires absents

L'ARS Île-de-France finance le GEM Agoratypique à hauteur d'environ 78 000 euros par an au titre de la convention de financement 2022-2025, portés à 95 209 euros par an dans la convention 2026-2030. Ce financement couvre le salaire de l'animateur, le loyer du local, les activités et les équipements nécessaires au fonctionnement du GEM.

Or, pendant les premières années d'existence du GEM, l'organisme co-gestionnaire n'a pas loué de local — le GEM a fonctionné dans un espace prêté gratuitement par une association partenaire. L'animateur recruté n'a pas rempli ses missions pendant un an, et le poste est resté vacant pendant de longs mois. Les investissements en équipements et en activités ont été quasi inexistants. Le résultat mécanique de cette inaction est l'accumulation d'excédents considérables : plus de 150 000 euros au total, reversés à l'ARS.

Ces sommes étaient destinées à des personnes autistes. Elles n'ont pas été dépensées pour elles. L'organisme co-gestionnaire a néanmoins continué à percevoir ses frais de gestion tout au long de cette période.

Un GEM sans budget

L'association Agoratypique, créée en janvier 2024 pour porter la gestion du GEM, n'a disposé d'aucun budget propre avant octobre 2025. La convention de gestion entre l'Agoratypique et l'organisme co-gestionnaire n'a été signée qu'en juillet 2025, après plus d'un an de négociations. Avant cette date, la totalité de l'enveloppe allouée par l'ARS était gérée exclusivement par l'organisme co-gestionnaire, sans que l'Agoratypique ne dispose d'un quelconque levier financier.

Concrètement, pendant plus d'un an et demi, le président de l'association a géré le GEM sans budget. L'association ne pouvait commander aucun bien, souscrire aucun service en ligne, adhérer à aucun réseau, contracter aucune assurance. Son fonctionnement reposait sur le matériel informatique et les serveurs que le président mettait bénévolement à disposition, et sur les dépenses personnelles des membres eux-mêmes — qui devaient acheter de leur poche les produits d'entretien, le papier toilette ou les boissons consommées au GEM. Des personnes autistes en situation de handicap finançaient ainsi le fonctionnement quotidien d'une structure pourtant dotée de dizaines de milliers d'euros de fonds publics, auxquels elles n'avaient pas accès.

La dotation propre : 18 000 euros pour tout faire

Depuis la signature de la convention de gestion, l'Agoratypique reçoit une dotation propre de 18 000 euros par an, soit 9 000 euros par semestre. Cette somme est suffisante pour le fonctionnement courant, mais elle ne permet en aucun cas de rattraper les investissements non effectués par le passé.

L'organisme co-gestionnaire le savait. Il a néanmoins demandé à l'Agoratypique de rattraper au moins 12 000 euros de dépenses d'équipements non effectuées sur son propre budget de fonctionnement annuel de 18 000 euros. Cela revient à demander à une petite association de compenser, sur ses seuls moyens courants, les conséquences de plusieurs années d'inaction de la part d'une institution qui emploie environ 700 salariés.

Une subvention déjà absorbée à 95,6 %

La convention 2026-2030 porte le financement annuel du GEM à 95 209 euros. Le budget prévisionnel arrêté pour 2026 en affecte l'essentiel à trois lignes : 49 661 euros de charges de personnel pour le poste d'animation, 23 373,96 euros de loyer pour le nouveau local, et 18 000 euros de dotation de fonctionnement versée à l'Agoratypique. Soit 91 035 euros — 95,6 % de la subvention.

Restent 4 174 euros pour l'ensemble des autres charges structurelles du GEM, dont le montant approche 14 800 euros. L'écart est d'environ 10 600 euros par an.

Ce déficit ne dépend d'aucune dépense d'aménagement, d'aucun rattrapage d'investissement, d'aucune circonstance exceptionnelle. Il est atteint une fois payés l'animation, le loyer et le fonctionnement courant — c'est-à-dire à GEM strictement immobile.

Ce constat déplace le débat. Jusqu'ici, l'organisme co-gestionnaire justifiait sa prudence budgétaire par le caractère exceptionnel des dépenses liées à l'installation dans le nouveau local : un pic temporaire, qu'il convenait de lisser. Le budget prévisionnel 2026 ne décrit pas un pic. Il décrit une structure de charges que la subvention ne couvre pas, et qui ne se rééquilibrera pas d'elle-même l'exercice suivant.

Aucun de ces éléments n'est récent. L'animatrice a été recrutée en octobre 2024, à un niveau de rémunération inchangé depuis ; le bail du nouveau local court depuis juillet 2025. Les budgets prévisionnels successifs portaient donc les mêmes montants, et l'organisme co-gestionnaire, employeur de l'animatrice, en disposait à chaque fois.

L'Agoratypique n'a jamais eu accès à ces documents de façon complète ni régulière — seulement des éléments épars, communiqués à l'occasion des différends plutôt qu'en amont des décisions. Elle n'a pas été informée de l'écart entre la rémunération inscrite au budget et le montant convenu pour le poste.

150 000 euros d'excédents, et pas de quoi acheter des chaises

La situation est résumée par un paradoxe que l'Agoratypique a documenté dans ses courriers successifs : le GEM n'a pas assez d'argent pour s'équiper et accueillir dignement son public, parce qu'il a eu, par le passé, trop d'argent non dépensé — argent reversé à l'ARS au lieu d'être investi pour les personnes autistes.

L'Agoratypique a demandé à l'organisme co-gestionnaire de défendre auprès de l'ARS la réallocation d'une partie de ces excédents. Ce mécanisme a été accepté pour les travaux du nouveau local, mais refusé pour les équipements — sans justification cohérente. L'organisme co-gestionnaire invoque une règle de limitation du déficit fondée sur sa propre « expérience », sans base normative, sans consultation de l'Agoratypique, et en contradiction avec le principe d'autodétermination garanti par le cahier des charges des GEM.

Un déficit temporaire de 20 000 ou 30 000 euros, pour un GEM qui a dégagé plus de 150 000 euros d'excédents, qui ne génère ni endettement ni emprunt, et qui ne fait que traduire comptablement le rattrapage d'investissements passés, n'a rien de déraisonnable. L'Agoratypique demande simplement que les sommes non dépensées par le passé puissent être réallouées — ce que l'organisme co-gestionnaire a déjà fait pour les travaux, avec l'autorisation de l'ARS. Aucune raison objective ne justifie que ce mécanisme soit applicable aux travaux mais pas aux équipements.

La question de la finalité des fonds publics

L'Agoratypique a posé une question que personne ne semble vouloir entendre : à quoi ont servi les fonds publics alloués au GEM pendant les années où il ne fonctionnait qu'à peine ?

L'organisme co-gestionnaire a répondu à l'appel à candidatures pour ce GEM sans projet réel. Pendant plus d'un an, rien ne s'est passé. Ce sont des personnes autistes qui ont repris ce projet et l'ont porté, bénévolement, faute d'action de la part de l'institution censée les accompagner. Les sommes allouées au GEM n'ont pas bénéficié au public bénéficiaire, tandis que l'organisme co-gestionnaire a continué à percevoir les frais de gestion afférents. Cette situation donne l'impression — peut-être erronée, mais compréhensible au vu des faits — que le GEM a davantage servi à alimenter le fonctionnement de l'organisme co-gestionnaire qu'à répondre aux besoins des personnes autistes qu'il est censé accueillir.

La suppression du forfait Améthyste par le département du Val-de-Marne aggrave encore la situation : les frais de déplacement des responsables bénévoles, autistes et en situation de handicap, ne pourront probablement pas être pris en charge dans ces conditions budgétaires. On reverse 150 000 euros à l'ARS, puis on prive le GEM de 12 000 euros de financements, tout en demandant aux responsables bénévoles de ne pas être indemnisés pour leurs frais de transport.

Un sous-investissement qui n'est pas accidentel

Le sous-investissement documenté dans cet article n'est pas le fruit de la malchance. Il résulte d'une succession de choix institutionnels : un recrutement familial improductif, une absence de recherche de local pendant des années, un refus de mettre à disposition les outils les plus élémentaires, et une restitution systématique des excédents à l'ARS plutôt qu'un réinvestissement au bénéfice du public. L'Agoratypique a fourni un budget prévisionnel détaillé de 156 lignes pour un montant de 25 824 euros d'équipements. Tout a été chiffré, justifié, documenté. L'organisme co-gestionnaire s'est engagé sur 15 000 à 17 000 euros — un montant déjà en deçà des besoins réels. Mais la somme effectivement libérée n'a été que de 5 000 euros. L'organisme co-gestionnaire ne répond donc pas au besoin, et ne respecte même pas ses propres engagements. Le GEM se retrouve dans l'impossibilité d'intégrer son nouveau local, pour lequel il paye un loyer depuis juillet 2025, faute de budget suffisant pour acquérir les biens d'équipement les plus élémentaires : il n'y a ni tables, ni chaises.

Derrière ces chiffres, il y a une quarantaine de personnes autistes qui fréquentent le GEM, dont plusieurs y ont investi une part d'elles-mêmes qui dépasse largement le cadre d'une simple adhésion. Les fonds publics qui leur sont destinés doivent leur bénéficier réellement — et non servir de variable d'ajustement entre un organisme co-gestionnaire en difficulté financière et une ARS silencieuse.