Souffrance des salariés et climat de peur

Souffrance des salariés et climat de peur

Des professionnels de l'Apogei 94 confient régulièrement à des membres de l'Agoratypique leur souffrance au travail. Ces échanges ont lieu hors cadre institutionnel, parce que les salariés estiment ne pas pouvoir s'exprimer en interne sans s'exposer à des représailles. Ce climat de peur n'est pas propre à un seul service. Il traverse l'institution. Et ses conséquences retombent sur les personnes les plus vulnérables : les personnes autistes que l'Apogei 94 est censée accompagner.

Ce que disent les chiffres

La Chambre régionale des comptes, dans son rapport d'observations définitives (exercices 2017 à 2022), dresse un tableau sans équivoque de la situation sociale au sein de l'Apogei 94. Le malaise n'est pas récent : dès 2017, d'importantes grèves ont touché l'association, conduisant le CHSCT à commander une expertise sur sept établissements — soit environ un quart des structures gérées. La direction générale elle-même décrivait le dialogue social comme « rompu » avant 2018, ce qui a nécessité le recrutement d'un nouveau directeur des ressources humaines pour tenter de le rétablir.

Le SAMSAH de la Pointe du Lac présente le taux de remplacement des absences le plus faible de tous les établissements couverts par le CPOM : 16,7 % en 2019 et 5,1 % en 2020. En d'autres termes, sur cent jours d'absence de personnel, moins de six sont effectivement remplacés. Cela signifie que les usagers autistes se retrouvent, la plupart du temps, sans accompagnement lorsque leur référent est absent. Le taux de rotation du personnel au SAMSAH atteint 21,43 % en 2019 et 2020 — plus du double de l'objectif de 10 % fixé par le CPOM.

Sur le terrain, ces chiffres se traduisent par des suivis totalement paralysés. Un usager du SAMSAH a ainsi traversé quatre années d'accompagnement sans bénéficier d'un suivi réel : son éducatrice est partie en formation longue pendant environ un an, son aide-soignante en congé maternité pendant une durée comparable, et les remplaçantes successives ont elles-mêmes cumulé absences et arrêts. Ce cas, documenté dans le dossier SAMSAH de ce site, n'est pas exceptionnel — il est représentatif d'un fonctionnement courant dans un service qui ne remplace quasiment personne.

À l'échelle de l'association, les dépenses de personnel intérimaire ont progressé de 115 % entre 2017 et 2021, atteignant 775 000 euros en 2021. En 2024, les charges d'intérim s'élèvent à 1,7 million d'euros. Les absences pour maladie ordinaire représentaient 70 à 78 % de l'ensemble des absences sur la période contrôlée. À la date du rapport, l'Apogei 94 n'avait pas formalisé de politique de gestion prévisionnelle de l'emploi et des compétences (GPEC), et le projet de constituer une équipe de remplaçants — envisagé dès 2019 — n'avait pas été mené à terme.

Des risques psychosociaux non évalués à la date du contrôle

Au moment du contrôle de la Chambre régionale des comptes, les documents uniques d'évaluation des risques professionnels (DUERP) de l'Apogei 94 n'intégraient pas les risques psychosociaux, en violation de l'article L. 4121-3 du code du travail. Une démarche d'évaluation avait été engagée en 2022 avec l'ARACT Île-de-France, mais la Chambre constatait que cette intégration restait à réaliser. Les DUERP n'étaient pas non plus tenus à la disposition des parties mentionnées par la réglementation — y compris les représentants du personnel.

La Chambre relevait également l'absence quasi totale de procès-verbaux de la commission santé, sécurité et conditions de travail (CSSCT). Sur toute la période contrôlée, un seul projet de PV a été retrouvé — celui de novembre 2021 — et il n'était pas signé. En 2020, la CSSCT a été convoquée quatre fois mais ne s'est réunie que deux fois, faute de quorum. La Chambre constatait que « cette absence de compte-rendu ne permet pas de porter une appréciation sur la qualité du dialogue social ». L'Apogei 94 n'avait pas formalisé de politique d'amélioration de la qualité de vie au travail à l'échelle de l'association. La Chambre l'y invitait explicitement.

Rien ne permet d'évaluer, de l'extérieur, ce qui a été mis en place depuis. Ce qui est observable sur le terrain, en revanche, c'est que les effets — turnover, absentéisme, souffrance des professionnels — n'ont pas diminué.

Un turnover qui parle

Le dossier SAMSAH de ce site documente en détail les conditions de travail au sein de ce service. Quelles que soient les mesures prises en interne depuis le rapport de la Chambre, la situation observable sur le terrain ne traduit aucune amélioration.

Entre septembre et décembre 2025, après le départ de l'ancienne cheffe de service du SAMSAH, le turnover s'accélère. La cheffe de service remplaçante démissionne après 85 jours de poste. Une assistante sociale part après deux mois. Plusieurs autres professionnels — éducateurs, aide-soignants — quittent le service dans la même période. Les témoignages recueillis en off auprès de plusieurs d'entre eux convergent : ils décrivent la déshumanisation des suivis, l'épuisement professionnel et l'impossibilité d'exercer correctement leurs missions. D'autres départs suivent. Fin novembre 2025, il ne reste qu'une poignée de professionnels pour quarante usagers.

Ces départs ne sont pas des coïncidences individuelles. Ils sont le symptôme d'une institution qui ne parvient pas à retenir ses professionnels, parce qu'elle ne leur offre ni les moyens de travailler correctement, ni la possibilité de signaler ce qui dysfonctionne.

Un climat qui empêche de témoigner

Des salariés de l'Apogei 94 — pas seulement au SAMSAH — décrivent un climat dans lequel alerter sur des dysfonctionnements revient à se mettre en danger. Les témoignages recueillis de manière informelle et non sollicitée convergent : les professionnels qui constatent des problèmes estiment ne pas pouvoir les faire remonter par les voies internes sans risquer des conséquences sur leur poste ou leurs conditions de travail.

Ce silence imposé a des conséquences directes. Lorsque les professionnels ne peuvent pas signaler des dysfonctionnements, ce sont les usagers qui en subissent les effets. Les accompagnements se dégradent. Les situations à risque ne sont pas remontées. Les alertes restent internes, jusqu'à ce qu'elles ne soient plus portées du tout.

Le dossier SAMSAH documente des sanctions contre des usagers ayant tenté de faire remonter des alertes, et un climat dans lequel les professionnels les plus critiques finissent par quitter le service — par épuisement, par mise à l'écart progressive, ou par crainte de représailles. Ce schéma n'est pas propre au SAMSAH. Il reflète une culture institutionnelle dans laquelle le signalement est perçu comme une menace plutôt que comme un outil de prévention.

Les conséquences pour les personnes accompagnées

Lorsqu'un service médico-social destiné à des personnes autistes ne remplace que 5 % des absences de son personnel, les conséquences sont concrètes : des rendez-vous annulés sans prévenir, des suivis interrompus pendant des mois, des projets personnalisés qui n'existent que sur le papier. Les personnes autistes, qui ont souvent besoin de stabilité et de prévisibilité dans leurs accompagnements, sont les premières touchées par l'instabilité des équipes.

La souffrance des salariés et la souffrance des usagers ne sont pas deux sujets distincts. Elles sont les deux faces d'un même dysfonctionnement institutionnel : une association qui ne se donne pas les moyens d'accompagner correctement les personnes dont elle a la charge, et qui empêche ceux qui le constatent de le dire.